« Une pétale de rose cueillie ce matin dans le jardin » me dit-il. Après toutes ces années, sa créativité tourbillonne de plus belle. C'est tout d'abord de ses yeux que je suis tombée amoureuse. Le 24 juin 1940, peu après l'appel du Général de Gaulle, je l'ai croisé, ce jeune homme grand, distingué distribuant des tracts de couleur rouge. A l 'époque, ma personne se résumait en quelques mots : belle, mais naïve. Nous avons échangé un regard soutenu, un regard d'un tableau peint à l'aquarelle. A ce moment précis, j'ai écouté mon c½ur qui me disait « Le ciel infiniment grand est de la couleur de ses yeux et de mes yeux, bleus amoureux.» Nous nous sommes mariés en octobre. Si grand était mon bonheur, ma joie. Nous nous sommes installés rue Grenette à Lyon. Notre petit appartement, notre cocon de sourire, d'émotions et d'amour. Un matin, Maxime a été arrêté, « résistant » disaient-ils. Ils l'ont relâché quelques mois plus tard, faute de preuves. Mon pauvre Maxime, que lui avait-il fait ? Une cicatrice, des bleus. Son regard était devenu broussailleux, devenant impossible son accès. Ses yeux que j'affectionnais tant, étaient devenus absent. Oh, je leur en voulais. De plus, nous avions perdu des amis, des parents. Mais notre amour a traversé la guerre, puis nous avons retrouvé notre liberté . « Ma Lila, l'espérance que tu me donnes, reflète la couleur de l'arc en ciel » me chuchota un soir mon aimé. J'ai alors su, qu'il était revenu dans la pleine possession de son esprit et de ses pensées. Nous fîmes alors ce que nous pensions faire de mieux : nous avons fait nos valises, puis déménagés dans une ravissante petite maison, héritée de ma vieille tante Roselyne que j'aimais tant. Un grand jardin bordait la maison, traversé par un petit ruisseau. Une balancelle prenait son élégante place sur notre terrasse. Aujourd'hui, il me surprend encore. Tiens, il arrive. « Ferme les yeux ma chérie, et assieds toi sur la balancelle » lança-t-il d'une voix claire et envoûtante. « Tu n'entends pas comme elle grince ? Elle doit avoir notre âge !» répondis-je en esquissant un sourire. Mais que ferais-je sans sa présence, son odeur, sa chaleur d'homme? « Aujourd'hui, nous fêtons nos 62 ans de mariage, et pour cela, je t'offre cette surprise » me dit-il après un long baiser affectueux. Il se mit au piano, et chanta une sérénade racontant notre vie, notre histoire, nos liens amoureux et la puissance des sentiments qui habitent encore nos âmes âgées. Mon artiste me fait goûter au délice du paradis. Un tableau de notre amour, aux couleurs d'arc en ciel. Notre amour a été emporté par la cadence, ce 24 juin. Et cette cadence ne s'arrête pas, je crois maintenant à la magie du bonheur.